lundi 14 février 2011

La Maléfique Pirogue de Guinée-Bissau




Bissau est en proie à une agitation inaccoutumée. Le mystère de la pirogue ensorcelée refait surface. Cette pirogue, enfouie quelque part dans la ville, serait la cause de tous les maux du pays. Enquête sur un problème très sérieux.

" Le président doit faire quelque chose ", proclame un des féticheurs pepels venus de Biombo (60 km à l’ouest de Bissau). Sa délégation s’est déplacée jusqu’à la capitale pour demander audience au président Kumba Yala. L’affaire est plus qu’urgente. Il s’agit de retrouver la pirogue ensorcelée qui, depuis plusieurs siècles, maudit le pays.

Lundi et mardi dernier, dans l’émission matinale de radio Bombolon, plus de cent Guinéens se sont prononcés pour ce projet. Nombre d’entre eux requièrent également que l’on sacrifie des taureaux pour apaiser les esprits. Toute la ville en parle et aux abords du Palais, dans le quartier du Royaume gouverné par l’ethnie pepel, l’agitation est permanente.

Histoire d’une Guinée mal embarquée
" Depuis l’indépendance, les gens ont l’impression qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond. Le peuple se déchire. Le pain quotidien est un casse-tête pour les chefs de famille. Et pourtant le pays regorge de richesses ! Mais en fouillant un peu, on a fini par comprendre... ", nous explique Iero Amballo, journaliste. Les Pepels leur ont fourni la solution. Avant de se faire chasser à l’ouest du pays par les Portugais, les ancêtres des Pepels auraient en effet enfoui une pirogue pleine de fétiches maudits pour nuire aux colons. Tant que celle-ci n’aura pas été déterrée, le malheur ne cessera de s’abattre sur la Guinée-Bissau. " Il faut faire des recherches et des cérémonies ", conclut notre interlocuteur, sûr de son fait.

Légende ? Rumeur ? Si l’on veut. Mais il faut quand même se souvenir que Manuel Saturnino, Premier ministre de l’ancien président pepel, Joao Bernardo Vieira, avait fait creuser plusieurs trous dans la ville pour retrouver la maléfique embarcation. L’affaire était alors prise très au sérieux, au mépris parfois de problèmes plus graves. Or, depuis que Kumba Yala, de l’ethnie balante, est au pouvoir, c’est le contraire. Les cérémonies n’ont plus lieu et les problèmes politiques volent la vedette aux réunions traditionnelles et religieuses. Les esprits sont fâchés... On dit même qu’ils auraient fui à cause du bruit des armes à feu, bruit que l’on entend effectivement assez souvent depuis 20 ans en Guinée-Bissau.

Symbolique et politique
" Moi je ne crois pas aux pirogues : je crois à l’homme, un point c’est tout ", déclare franchement Aguela Augusto Regallo, propriétaire de radio Bombolon. Mais, paradoxalement, l’engouement pour cette histoire de pirogue lui semble une chose à ne pas négliger. " C’est un élément fédérateur. Tout le monde, Pepels, Balantes, etc., se sent concerné. Chercher la pirogue, c’est un peu comme combattre encore les Portugais. C’est un élément fédérateur, qui peut nous aider à lutter contre l’ethnicisation. N’oubliez pas que retrouver cette fameuse pirogue signifie pour beaucoup de gens conjurer les sorts qui empêchent l’union des Bissau-Guinéens. "

Peut-être Kumba Yala devrait-il prendre cette histoire un peu plus à coeur. En attendant, la délégation de féticheurs venue de Biambo est repartie. Lorsqu’on leur a dit que l’emploi du temps du président était trop chargé et qu’il ne pouvait les recevoir dans la journée, ils ont pris ça comme une provocation. Qu’y a-t-il de plus urgent que l’union d’un peuple ?

Informations complémentaires
La Guinée-Bissau est un petit pays d’Afrique de l’Ouest au bord de l’Océan Atlantique. Sa capital est Bissau et pris son indépendance du Portugal en 1974 lors de la Révolution des Œillets et la chute de la dictature salazariste.

Les Pepels (ou Papels) est une ethnie béninoise qui représente environ 7% de la population de ce pays, soit environ 125 000 personnes.

Source
Afrik.com, 16  décembre 2001
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