
Un papyrus égyptien vieux de trente-cinq siècles consigne ce qui pourrait être la plus ancienne observation d'objets non identifiés jamais portée à l'écrit. Mais ce document capital — et introuvable — a-t-il seulement existé ?
L'an 22 du règne : une matinée qui n'était pas ordinaire
En la vingt-deuxième année de règne de Thoutmôsis III, au troisième mois de l'hiver, à la sixième heure du jour — soit aux alentours de midi selon le découpage solaire de l'Égypte ancienne —, les scribes de la « Maison de Vie » remarquèrent quelque chose d'inhabituel dans le ciel. Ce qu'ils virent les jeta à terre. Ils se prosternèrent, puis coururent avertir le Pharaon.
La Maison de Vie — lePer Ankh— n'était pas un simple scriptorium. C'était l'institution intellectuelle la plus élevée de l'Égypte, le lieu où astronomes, médecins et théologiens œuvraient côte à côte sous la protection de Thot, dieu de la connaissance. Les hommes qui observèrent ce phénomène étaient donc, selon les critères de leur époque, les témoins les plus qualifiés qui fussent.
Voici la traduction du texte telle qu'elle fut établie par le prince Boris de Rachewiltz dans les années 1950 :
« En l'an 22, au troisième mois de l'hiver, à la sixième heure du jour, les scribes de la Maison de Vie aperçurent un cercle de feu descendant du ciel. Il n'avait point de tête ; de sa bouche sortait une haleine fétide. Son corps avait une coudée de longueur et une coudée de largeur. Il n'émettait aucun son. Les cœurs des scribes furent troublés et ils se jetèrent sur le ventre. Ils allèrent en faire rapport au Pharaon. Sa Majesté ordonna de consulter les rouleaux conservés dans la Maison de Vie. »
Quelques jours plus tard, selon le même texte, les phénomènes se multiplièrent au point de surpasser en éclat la lumière du soleil et d'envahir « les quatre angles du ciel ». L'armée du Pharaon les observa en formation. Des poissons et des oiseaux tombèrent du ciel. Le pharaon fit brûler de l'encens, ordonna que l'événement soit consigné pour l'éternité dans les Annales de la Maison de Vie, et déclara ce jour digne d'être mémorisé.
Thoutmôsis III, le Napoléon des pharaons
Pour comprendre le poids de ce témoignage, il faut situer son contexte. Thoutmôsis III — également orthographié Thutmose ou Thoutmès — est considéré par les égyptologues comme l'un des plus grands souverains qu'ait connus l'Égypte antique. Son règne officiel s'étend d'environ 1479 à 1425 avant notre ère, bien qu'il ait d'abord exercé une co-régence sous la tutelle de sa belle-mère Hatchepsout pendant près de vingt-deux ans.
Surnommé le « Napoléon de l'Égypte ancienne », il conduisit dix-sept campagnes militaires majeures, portant l'empire du Nil jusqu'à l'Euphrate au nord et jusqu'à la quatrième cataracte du Nil au sud. Sa victoire à la bataille de Megiddo en 1457 avant notre ère — dont le récit fut gravé sur les murs du temple de Karnak par son secrétaire personnel Tjaneni — reste l'une des premières batailles documentées de l'histoire de l'humanité.
C'est donc un homme habitué aux prodiges militaires, à la grandeur et à l'observation du monde, qui se retrouva face au ciel embrasé de ce mystérieux hiver. Que ce pharaon, qui avait fait ériger des stèles de l'Euphrate au Soudan, ait jugé ce phénomène aérien assez remarquable pour l'immortaliser dans ses annales officielles dit quelque chose de l'intensité de ce que ses scribes rapportèrent.
Alberto Tulli et le bazar du Caire
Le papyrus ne serait pas entré dans la connaissance moderne sans un incident survenu en 1933 dans un bazar du Caire. Alberto Tulli, alors directeur de la section égyptienne des Musées du Vatican, flânait parmi les antiquaires lorsqu'il aurait mis la main sur un fragment de papyrus portant, selon lui, une séquence des Annales de Thoutmôsis III. Le prix demandé dépassait ses moyens. Il fit donc réaliser à la main une copie du texte, en remplaçant le script hiératique d'origine par des hiéroglyphes, procédure alors courante dans les milieux érudits.
Tulli rentra à Rome avec sa transcription. Le papyrus original resta au Caire entre les mains d'un marchand surnommé « Tano » — vraisemblablement Phokion J. Tanos, antiquaire réputé de la ville. Ce qui advint ensuite du document original reste inconnu.
À la mort d'Alberto Tulli, ses papiers furent légués à son frère, un prêtre du Palais du Latran. Lorsque ce frère mourut à son tour, ses biens furent dispersés entre divers héritiers. La transcription du papyrus se volatilisa dans cette succession.
Le Prince de Rachewiltz entre en scène
C'est en 1953 que l'affaire rebondit. Le prince Boris de Rachewiltz — érudit italo-russe, égyptologue autodidacte et, par alliance, gendre du poète Ezra Pound — affirma avoir retrouvé parmi les papiers du défunt Tulli la fameuse transcription. Il en publia une traduction dansDoubt, le journal de la Fortean Society, et déclara que le texte faisait partie intégrante des Annales de Thoutmôsis III.
Rachewiltz précisa que la retranscription du hiératique en hiéroglyphes avait été effectuée non par Tulli lui-même, mais par le Dr Étienne Drioton, égyptologue de renom et alors directeur du Service des Antiquités de l'Égypte. Le nom de Drioton conférait une caution scientifique considérable à l'entreprise.
Une seconde traduction indépendante fut réalisée par l'anthropologue américain R. Cedric Leonard, qui parla de « disques ardents » là où Rachewiltz évoquait des « cercles de feu » — une divergence mineure qui témoigne moins d'une contradiction que de la complexité de la langue hiéroglyphique, dont les signes peuvent recevoir plusieurs interprétations selon le contexte rituel ou astronomique.
La chaîne des doutes
L'histoire du Papyrus Tulli est aussi celle d'une chaîne d'intermédiaires que nul ne peut aujourd'hui vérifier. En 1968, l'enquêteur Samuel Rosenberg, chargé de rédiger une section du rapport Condon sur les ovnis, câbla le Vatican afin d'obtenir des éclaircissements. La réponse de Gianfranco Nolli, alors inspecteur de la section égyptienne des Musées du Vatican, fut lapidaire :« Le papyrus Tulli n'est pas la propriété du Musée du Vatican. Il est à présent dispersé et introuvable. »
Pire encore, Rachewiltz admit plus tard n'avoir jamais eu le papyrus en main, reconnaissant que sa traduction reposait sur les notes prises par Tulli lors d'une brève consultation du document chez « Tano » au Caire en 1934. Il ne s'agissait donc pas d'un papyrus, ni même d'une copie complète, mais d'une traduction d'une transcription de notes d'une consultation d'un document original aujourd'hui disparu. Les ufologues Jacques Vallée et Chris Aubeck, dans leur ouvrage de référenceWonders in the Sky(2010), qualifièrent sans détour ce dossier de mystification.
Rosenberg alla plus loin, suggérant que le texte pourrait être un emprunt camouflé au Livre d'Ézéchiel — les « roues de feu » de la vision prophétique du texte biblique présentant une parenté troublante avec les « cercles de feu » du Papyrus Tulli. D'autres chercheurs, moins catégoriques, avancèrent des hypothèses naturelles : comète rasante, météorite boréale, phénomène électrique de type feu Saint-Elme amplifié par l'atmosphère du delta du Nil.
Ce que le texte dit et ne dit pas
En dehors des querelles d'authenticité, le texte lui-même mérite une lecture attentive. Plusieurs détails frappent l'analyste. D'abord, l'absence de tête : en hiéroglyphique, décrire un objet sans tête revient à signifier qu'il n'a pas de partie directrice visible — une formulation qui s'applique difficilement à une comète ou à un météore, lesquels présentent une trajectoire identifiable. Ensuite, l'odeur fétide : cette précision sensorielle inattendue ne figure pas dans les descriptions astronomiques habituelles des astronomes égyptiens, qui s'attachaient aux formes, couleurs et mouvements, jamais aux effluves. Enfin, la durée du phénomène : l'apparition se prolongea sur plusieurs jours, ce qui exclut la plupart des phénomènes météoritiques instantanés.
La mesure d'une « coudée » — environ 52 centimètres selon l'étalon égyptien de l'époque — suggère un objet d'apparence relativement contenu, peut-être apprécié depuis le sol à faible altitude. Certains chercheurs ont noté que la description d'un objet « sans voix » traduit une surprise réelle : les scribes s'attendaient à un bruit, et ils n'en entendirent aucun.
Un fantôme dans l'histoire de l'ufologie
Quelle que soit la vérité sur son origine, le Papyrus Tulli a acquis une existence propre dans la mythologie de l'inexpliqué. Il est cité dans des dizaines d'ouvrages consacrés aux observations historiques d'ovnis, souvent présenté comme la pièce maîtresse d'un dossier antique de contact extraterrestre. Zecharia Sitchin, auteur des controverséesChroniques de la Terre, affirma même — sans jamais apporter de preuves — que Thoutmôsis III aurait été embarqué à bord de l'un de ces appareils célestes.
Il n'en reste pas moins que le document illustre une réalité plus large : depuis l'Antiquité, les humains ont regardé le ciel avec une stupeur mêlée d'effroi, et les scribes les plus instruits ont parfois été incapables de nommer ce qu'ils voyaient. Que ce soit à Nuremberg en 1561, en Nouvelle-Zélande en 1909 ou dans le ciel de Boston en 1639, le ciel a toujours eu ses secrets — et il les garde bien.
Le Papyrus Tulli, authentique ou non, incarne cette vérité fondamentale : l'humanité cherche des réponses là-haut depuis bien plus longtemps qu'elle n'est prête à l'admettre.
Document d'archive : Traduction du Papyrus Tulli
Traduction du prince Boris de Rachewiltz, publiée dans Doubt, n° 41, 1953
« En l'an 22, au troisième mois de l'hiver, à la sixième heure du jour, les scribes de la Maison de Vie aperçurent un cercle de feu descendant du ciel. Il n'avait point de tête ; de sa bouche sortait une haleine fétide. Son corps avait une coudée de longueur et une coudée de largeur. Il n'émettait aucun son. Les cœurs des scribes en furent troublés et ils se jetèrent sur le ventre. Ils allèrent en faire rapport au Pharaon. Sa Majesté ordonna de consulter les rouleaux conservés dans la Maison de Vie. Après que quelques jours furent passés, ces choses devinrent plus nombreuses dans le ciel. Leur splendeur surpassait celle du soleil et s'étendait aux quatre angles du ciel. L'armée du Pharaon les regardait avec lui au milieu d'eux. C'était après le repas du soir. Puis ces cercles de feu montèrent plus haut dans le ciel et se dirigèrent vers le sud. Des poissons et des oiseaux tombèrent du ciel. Une merveille jamais vue depuis la fondation de leur pays [...] Et le Pharaon fit brûler de l'encens pour établir la paix avec la Terre [...] et ce qui était arrivé fut ordonné d'être écrit dans les Annales de la Maison de Vie afin qu'il soit mémorisé pour toujours. »
Gemini, CC0,

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