
MARSEILLE, Nice, Gênes – Août 1608. Alors que l'Europe sort à peine des guerres de Religion et que l'aviation n'existera pas avant trois siècles, un récit troublant circule dans le sud de la France et en Ligurie : des « signes terribles et épouvantables » apparaissent dans le ciel, des êtres mystérieux s'affrontent dans les airs, et une pluie rouge comme le sang s'abat sur la région. Presque quatre siècles plus tard, cette histoire resurgit régulièrement dans les cercles ufologiques comme l'une des plus anciennes « observations d'OVNI » documentées. Mais que disent vraiment les sources ?
Un récit né d'un « canard » du XVIIᵉ siècle
L'origine de cette affaire remonte à une brochure populaire de l'époque, intitulée Discours des terribles et espouvantables signes apparus sur la mer de Gennes, attribuée à un certain Pierre Ménier, « portier de la porte Saint-Victor » à Marseille. Ce type de publication, appelé « canard » en français, était l'équivalent des journaux à sensation d'aujourd'hui : des textes courts, vendus à bas prix, mêlant faits divers, prodiges et morale religieuse pour captiver un public populaire.
Selon la version la plus souvent citée par les passionnés d'ufologie, le 25 août 1608 au soir, près de Martigues (à quelques lieues de Marseille), un « vaisseau métallique » serait apparu dans le ciel, effectuant des manœuvres erratiques avant de s'immobiliser. Deux êtres en seraient sortis et auraient engagé un duel aérien, échangeant ce que les témoins décrivent comme des « éclairs » ou des « traits de lumière ».
Le même phénomène aurait été observé à Nice le 5 août, puis à Gênes le 22 août, où des « carrosses tirés par des dragons enflammés » auraient survolé le port, résistant même à 800 coups de canon tirés par les autorités.
Une semaine après ces événements, une « pluie de sang » se serait abattue sur la Provence, renforçant l'idée d'un châtiment divin aux yeux des populations de l'époque.
Ce que disent les historiens : entre foi, folklore et contexte
Pour les spécialistes de l'histoire moderne, ce récit s'inscrit dans une tradition littéraire bien identifiée. Comme le souligne le blog Skeptical Humanities, les « canards » du XVIᵉ et XVIIᵉ siècle n'étaient pas destinés à rapporter des faits au sens journalistique contemporain, mais à délivrer une leçon morale, souvent religieuse.
Les apparitions célestes, les combats aériens et les prodiges météorologiques étaient des motifs récurrents, inspirés notamment de l'Apocalypse ou de chroniques médiévales.
Le phénomène de la « pluie rouge », quant à lui, est bien réel et documenté par la science moderne : il s'explique généralement par le transport de poussières désertiques (notamment du Sahara) ou de spores d'algues, qui colorent les précipitations.
Le naturaliste Nicolas-Claude Fabri de Peiresc, qui enquêta sur une pluie rouge en Provence en 1608, l'avait d'ailleurs attribuée… à des excréments de papillons.
Par ailleurs, des recherches menées dans les archives génoises par l'historien Diego Cuoghi n'ont révélé aucune trace officielle des événements décrits dans le Discours : ni dans les registres du Sénat, ni dans les rapports militaires ou ecclésiastiques de l'époque. Un silence qui interroge, surtout si l'on considère l'ampleur supposée des faits.
Une réinterprétation moderne : quand l'ufologie relit le passé
À partir des années 1970, certains chercheurs en ufologie ont commencé à relire ces récits anciens à travers le prisme des observations contemporaines d'OVNI. Des éléments comme les « vaisseaux métalliques », les « êtres aux combinaisons écailleuses » ou les « armes à énergie lumineuse » sont alors mis en avant, parfois au prix d'interprétations très libres du texte original.
Comme le note le site Think About It Docs, qui compile ce type de témoignages, l'incident de Martigues du 25 août 1608 est présenté comme un « cas de rencontre rapprochée du troisième type » (CE-III), avec des « êtres humanoïdes » et des « séquelles physiques » comme la pluie rouge et une odeur de soufre. Ces descriptions, bien que captivantes, s'éloignent sensiblement du style allégorique et religieux du document source.
Pourquoi cette histoire continue-t-elle de fasciner ?
Au-delà de la question de sa véracité historique, le récit de 1608 touche à des thèmes universels : la peur de l'inconnu, la quête de sens face à des phénomènes inexplicables, et la frontière ténue entre le sacré et le surnaturel. À une époque où la science moderne n'existait pas, interpréter des événements extraordinaires comme des signes divins était une réponse rationnelle dans le cadre de pensée de l'époque.
Aujourd'hui, cette histoire illustre aussi la manière dont les mythes se transforment avec le temps. Ce qui était une mise en garde morale au XVIIᵉ siècle devient, quatre cents ans plus tard, un argument pour certains partisans de l'hypothèse extraterrestre.
En conclusion : mystère ouvert, prudence requise
L'« affaire de 1608 » reste à ce jour non élucidée. Aucune preuve matérielle ne permet de confirmer la réalité d'une visite « non humaine » sur les côtes méditerranéennes cet été-là. Mais le document de Pierre Ménier, lui, est bien réel : il témoigne de la manière dont les sociétés d'autrefois donnaient sens à l'incompréhensible.
Comme le rappelle l'historien Yannis Deliyannis, cité par Skeptical Humanities, ce type de littérature doit être lu avec les clés de son époque : « Les reporters du XVIᵉ et XVIIᵉ siècle, tout comme leurs lecteurs, étaient plus préoccupés par la "morale" de l'information que par sa nouveauté ou son aspect sensationnel ».
Peut-être que le véritable enseignement de cette histoire n'est pas de savoir si des « vaisseaux » ont survolé la Provence en 1608, mais de comprendre comment, à travers les siècles, l'humanité continue de regarder le ciel en cherchant des réponses — qu'elles viennent de Dieu, d'ailleurs, ou de nous-mêmes.
Légende - Photo
Grok, CC0,
SourcesGrok, CC0,

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